... Nombre de guerriers, tous en armes comme je leur avais fait
demander, étaient là. J'attendis que les plus gloutons, ou les plus
sceptiques, arrivent, et que nous soyons au complet, pour parler. Je
les haranguai du ton le plus pénétré et le plus grave. Je brandis mon
glaive de bronze, imité‚ en tous points par mes acolytes roulant au
surplus des yeux menaçants, à l'appui de mes dires. Qu'ils se
réjouissent ! Les choses allaient changer. Le premier signe en serait
la fin de notre humiliation pendant ces tournois qui nous saignaient
petit à petit, sans rémission, de nos richesses. Je ne le promis pas
pour « Quand les dieux le voudront bien +, mais pour l'année à venir.
Soucieux de savourer mon effet, j'observai les visages. J'en fus
désarçonné. Ils reflétaient une telle variété, une telle confusion de
sentiments ! J'y vis le bonheur et surtout la fierté, une immense
fierté, mais aussi, hélas, une rare pitié à mon égard. On appréciait
mon ambition, on moquait mes illusions.
Je les scrutai avec encore
plus d'attention. Un détail m'apparut, qui ne m'avait pas frappé avant.
Les plus éloignés, qui m'avaient écouté d'une oreille distraite,
gardaient leur quant-à-soi. Les plus proches, en revanche, avaient vu
nos glaives brandis. Ils les examinaient, s'interrogeaient. L'éclat du
soleil sur nos lames avait attiré leurs regards. Elles n'avaient pas la
couleur habituelle. Il y avait un rapport entre elles et mes
prétentions... Elles n'étaient peut-être pas si folles...
... Je fis un troisième tour d'horizon. Je ne m'étonnai plus des
différences d'attitude selon l'endroit. Les plus éloignés étaient ceux
arrivés le plus tard, qui doutaient depuis le début. N'ayant que mes
mots pour les convaincre, et ne prêtant, d'instinct ou par volonté
délibérée, aucune intérêt à ce qui viendrait les appuyer, ils restaient
plongés dans l'incrédulité. Les plus proches, eux, étaient mieux
disposés et cherchaient, ou acceptaient, tout indice visant à conforter
la confiance qu'ils me consentaient. Dans l'ensemble, la tonalité
restait au doute, à la méfiance, au mieux à l'indulgence envers moi,
pauvre garçon enthousiaste et souhaitant leur redonner espoir… La vie,
cruelle, me détromperait vite de mes rêves généreux...
AUBE, la saga de l'Europe I-074
AUBE, la saga de l'Europe I-073
« Pars devant, je te rejoins ! »
... Je pris juste le temps d’enfiler mes braies, sans les lacer. Je le rattrapai à la porte de sa forge. Sitôt entrés, je me les fis présenter. Ils étaient superbes, un rêve de guerrier. Juste assez lourds pour tout briser, juste assez légers pour être maniés par des combattants athlétiques sans les fatiguer, et d’une solidité, et d’un fil, à toute épreuve. Aussitôt, je leur ordonnai de m'apporter les splendides bijoux. Je courus chez notre crieur. « Avertis chacun de venir au champ de Thonros après le repas de midi ! » . J’allai ensuite voir les vétérans si habiles à briser les lames... « Laissez tout. Suivez-moi ! » Comme le crieur, ils obtempérèrent, séance tenante, sans mot dire. Ils m’obéissaient, du moins : J’étais leur roi. Je voulais mieux. Ce soir, les dieux aidant, mon nom seul suffirait...
... Je leur expliquai mon but et mes intentions. Ils m’auraient pris pour un fou si je ne leur avais découvert mon secret. La vision, la contemplation, même, tant ils s’abandonnèrent à les regarder, de mes glaives, les détrompa. Ils les soupesèrent, les caressèrent. S’ils servaient mes projets pour rendre sa grandeur à notre clan, ils recevraient ces lames devant lesquelles ils s’extasiaient. Ils me jurèrent fidélité éternelle...
... Je fis un excellent repas, meilleur en tout cas que le leur. Je leur avais conseillé de ne rien manger avant leur démonstration. Ils seraient plus agiles et dispos face à des adversaires alourdis par la digestion. Aussitôt après, je me dirigeai vers le champ des combats. Nous nous y réunissions pour les tournois, l’entraînement, les assemblées destinées à évoquer l’avenir ou à prendre les plus graves décisions. Où mieux affirmer mon pouvoir ? ...





